Non classé

Mais que faire ?

jacques-prevert
Deux personnes discutent à la terrasse d’un café du boulevard St Michel:
– Si résister consiste à boire des bières en terrasse, alors on est…
– Alors ta gueule et fais pas le fier.
– Pourquoi tu me dis ça ?
– Parce que boire des bières c’est un truc de bons à rien.
– Sans aucun doute.  Et ne pas succomber au désir des représailles faciles ? Et faire que Paris reste une fête ? Ne pas céder au chantage ? C’est un truc de bon à rien ?
– C’est un truc de fragiles. Voilà ce que c’est. Mais c’est bien. Il y a des gens solides qui se battent pour que des gens fragiles comme toi puissent continuer à se prendre pour Voltaire et Hemingway rien qu’en buvant des bières en terrasse. Les services spéciaux par exemple. Eux, ils agissent, pendant que toi, tu te touches. Mais boire des bières, c’est peut-être la seule chose dont tu sois capable, alors continues. Tu peux même te prendre pour un héros si tu veux. Si ça peut te donner l’impression d’être utile à autre chose qu’à servir de cible. Tu peux aussi méditer. Par exemple, penses aux bombes qu’on a envoyées sur Raqqa avant-hier, pendant que tu sirotes nonchalamment ton demi. Penses maintenant aux nouvelles attaques qui vont suivre des deux côtés. Et penses maintenant aux nombreux demis qu’il va falloir continuer à boire en terrasse pour que Paris reste une fête !
– Je te trouve très injuste. D’abord c’est pas ma faute si je ne suis ni policier, ni gendarme, ni espion ni soldat. Dans toute guerre il y a des civils. Et si la guerre aujourd’hui touche les civils, quel que soit le côté, que peuvent-ils y faire ces civils ? Non content d’être pris pour cible par des lâches, je devrais en plus en rougir ? Et puis au fond, toi aussi, t’y es, en terrasse. C’est toi qui te prends pour un héros, à donner des leçons au monde, avec ton café sans sucre.
– C’est parce que j’entends trop de conneries que je dis ça. .. Comme disait Roland Dorgelès au milieu de ses camarades en 1914, « nous faisons face à une guerre sans batailles, et une bataille sans ennemis. » Sauf que tu vois, moi, je n’ai pas d’uniforme pour me rassurer de ma valeur et de mon utilité. Et je vais même t’avouer une chose : même si c’est injuste, je ne peux m’empêcher de trouver mes camarades de combats assez nunuches.
– Alors ne les écoutes pas, ça te rendra moins injuste… Que te sers-t-il de blesser tes concitoyens ?
– Comme s’il était possible de ne pas entendre leur brouhaha  permanent ? Et je ne blesse personne. Je ne fais qu’un constat. Ce pauvre gosse de 5 ans à qui son père faisait croire que les bougies et les fleurs allaient le protéger contre les balles et les bombes des terroristes ? C’est pas un constat de dire que c’est complètement con  ? C’est pas les bougies qui nous protègent, c’est les Famas de nos soldats et les tables d’écoutes de nos services ! Même le gosse il y croyait pas.
– Tu feras tes constats quand on aura enterré nos morts. Et puis tout ce qui est maladroit n’est pas idiot.Et puis les fleurs et les flammes, c’est le signe de la communion de la civilisation avec ses morts. Ce n’est pas vraiment une arme au sens propre. Mais doit-t-on renoncer à ce que nous devons aux morts, parce que d’autres ont renoncé à tous ce qu’ils doivent aux vivants ?
–  Tu as peut-être raison.
– Et ce n’est pas qu’au figuré tout ça. C’est très concret aussi. La population se renforce de ces flammes. C’est un premier pas.
– Quoiqu’il  en soit, il y en a qui ne se privent pas d’en faire, des constats. J’en entends toute la journée, des constats. Aucun ne dit la même chose. C’est ça la démocratie ? Le droit de dire des conneries, même en temps de crise, même quand ça urge, même quand les pierres hurlent ? Pour moi la démocratie c’était que la question revient aux gens qui sont concernés par les problèmes et la réponse à ceux qui sont compétents pour les résoudre.
– Qu’est-ce que tu recommandes alors ?
– Que ceux qui n’agissent pas, que ceux qui sont loin du front, se taisent.
– Mais le front est partout, puisque tout le monde est visé.
– Alors que tous continuent à l’ouvrir. Écoutons BFM en boucle. On menace de nous attaquer au gaz ou à l’arme bactériologique, mais faudrait continuer à entendre les incompétents se répandre sur les antennes ? Pourquoi qu’on nous distribue pas de masques à gaz ? Comme au tonton Dorgelès ? Eux, certes, on les laissait se faire crever, mais en grand équipement, au moins !
– Tu vas un peu trop loin à mon goût. Et puis de quoi tu te plains ? Tu l’as eu ta minute de silence !
– La minute de silence ? Elle était vide et sans contenu. A quelle destination l’offrir ? Je ne sais pas ce qu’est une prière laïque. Une introspection psychanalytique ? Un frisson émotiviste ? C’était bien le seul moment où on aurait dû l’ouvrir !
– Et la Marseillaise alors ? On l’a eu.
– La Marseillaise est un hymne guerrier chanté par des pacifistes et des footballeurs. Elle sonne faux.
– Alors rien ne te va !
– Non, aujourd’hui, à cette terrasse, devant ce mauvais café, et bien rien ne me va.
– Peut-être parce que tu crèves de ne pouvoir agir ?
-Oui…. C’est exactement ça…. Mais que faire  ?
Par défaut
Réponse

Réponse d’un soi-disant « croisé » à des terroristes prétendument « héroïques »

capture-dcran-2015-11-14-120304-tt-width-604-height-630-lazyload-1-fill-0-crop-1-bgcolor-000000

Mes compatriotes et moi-même avons pu lire, il y a peu, la laborieuse missive – que vous vouliez sans doute poétique et sentencieuse – dans laquelle vous revendiquiez les derniers attentats de Paris. Même Homère, l’aveugle, a dû en avoir mal aux yeux. Mais passons-là les questions stylistiques, ce ne doit pas être les meilleurs d’entre nous qui sont venus vous enseigner le Français.

Faisant profession de toujours trouver l’occasion d’éclairer mes semblables et d’apprendre d’eux, je me permets de publier à mon tour une réponse à vos mesquines infamies.

Je ne me fais pas trop d’illusions sur vos capacités à en saisir toutes les subtilités, mais, grand prince, je serais indulgent là-dessus (et ce sera ma seule indulgence à l’égard de votre abomination).

Mes compatriotes et vous-mêmes sommes en guerre. Et votre lâcheté de ce dernier vendredi serait, selon vous, un acte tout ce qu’il y a de plus guerrier et belliqueux contre les « 200 croisés » manifestement bien terribles que vos scribes analphabètes ont tenté de dénombrer dans un style épique.

Pourtant, parmi les victimes, je n’ai vu que des jeunes adolescents, des jeunes filles, des femmes, des hommes désarmés ; malgré tous mes effort je n’ai pu voir que des civils. Pas un soldat. Et encore moins de ces fameux « croisés ».

Je cherche, sous les nappes ensanglantées, le long des trottoirs, dans les lits des hôpitaux : nulle part je ne vois de guerriers. Vous battez-vous contre des fantômes ? Ou mon peuple est-il si terrible que vous ne soyez qu’à la hauteur de vous battre, par surprise, contre des adolescents et des femmes enceintes (désarmés) ?

Un de vos derniers camarades de combat n’avait-il pas lui-même osé, épuisant sans doute tout son bien maigre courage,  s’attaquer à des petits écoliers dans un établissement scolaire ? Mais qui donc vous a appris à vivre et tuer de la sorte ? Qui vous a élevé ? Même dans la nature on ne trouve rien de si traître ni de si minable.

Il me semble en tout cas que ce que vous appelez courage, c’est précisément ce que j’appelle lâcheté. Ce que vous qualifiez « d’héroïque », je l’appelle au mieux « répugnante déloyauté ». Il va falloir sérieusement songer à apprendre à parler si vous voulez vous distinguer de la vermine qui suce l’aigreur de votre sang caillé.

Non contents d’agir comme les derniers des couards, vous couronnez le tout en glorifiant l’explosion suicidaire de vos soldats. Ce que patiemment la main de Dieu avait lié dans le sein des mères, vous vous faites une joie de le délier avec une forme de frénésie grotesque.

Crevant du dépit de ne pouvoir échapper à nos roquettes, vous venez, comme des enfants demeurés, vous éclatez la rate jusque sur la terrasse de nos cafés. Il me semble qu’il y avait d’autre moyen d’exprimer vos doléances – mais cela vous échappe aussi manifestement que l’absurdité de vos coutumes prétendument « guerrières » et assurément ridicules.

Je ne sais pas d’ailleurs dans quel genre de paradis vous comptez vous rendre, en séparant ainsi vos quatre membres au coin des rues. Chez nous, les ordures qu’on disperse dans les caniveaux, on les met à la décharge et on les brûle. Mais peut-être aimez-vous tellement l’horreur et l’abomination, dont ne veulent pas même les cafards les plus affamés, que vous vous projetez dans l’au-delà de vivre comme des rats dans un égout, au milieu de tout ce que notre humanité a connu de lâche et de honteux.

On ne va donc jamais appris que le paradis était d’abord  un état d’esprit ?  Et qu’à vous comporter ainsi, comme les êtres les plus méprisables de la création, tout ce à quoi vous pourriez à la rigueur prétendre serait de vous faire chier dans la bouche par Satan lui-même durant toute une éternité, au fond des enfers puant le souffre, la rancœur et le néant ?

Créature démoniaque et homicide, au passage, que vous vous époumonez dans vos slogans vengeurs à appeler « Dieu » en lui offrant en sus le risible plaisir de voir la race d’Adam se déchirer dans la vanité, le mensonge et la vengeance. Ces trois démons vous habitent, malheureux, et ils dégueulent de vos pines comme le pus des viols et des rapines – et après vous osez parler d’hygiène spirituelle.

Djihadistes, vous vous baignez dans la merde et vous voulez nous faire croire que c’est de l’eau de source. Mais rien qu’à voir vos faces de pourceaux mal tondus, nous ne sommes pas dupes : vous avez l’haleine de la pourriture et la couleur de la putréfaction.

Mais vous n’êtes pas à une grossièreté près. Vous offensez Dieu et adorez le grand cul de Satan, et vous voulez donner au monde des leçons de ferveur. Vous tuez des femmes enceintes, et vous voulez nous donner des leçons de pudeur. Vous massacrez des innocents et vous voulez nous donnez des leçons de justice.

Vous en êtes resté à la loi du talion, et c’est vous qui détiendriez la vérité de la révélation de Dieu ? Commencez par apprendre ce que c’est que la vertu. Commencez seulement à vous pénétrer de cette vérité : la sagesse aime la force, certes, mais elle vomit la violence du ressentiment et de l’aigreur. La sagesse aime la détermination, mais elle renie la froideur et le calcul de vos déloyautés et de vos traîtrises.

Quoi ? Parce que vous auriez subi l’injustice comme un feu, vous auriez donc le privilège de propager l’incendie à tous les foyers du monde, en droite justice ? Mais qu’avez-vous donc fait de votre cerveau, tas de misérables ? Vous faites honte à la race humaine, et jusqu’à la glaire qui vous a fait glisser du vagin de vos mère à la vie terrestre.

Vous croyez donc être les seuls êtres humains à avoir souffert sur cette terre ? Vous croyez que votre bêtise et votre rancœur vous donnent plus de droits qu’aux autres ?

Le monde moderne vous offre votre quart d’heure de gloires, bande de pharisiens nihilistes, adorateur des vanités et des déshonneurs. Vous pouvez bien vous partager au sort les pauvres femmes qui devront partager leur couche avec vos sales faces de porc, vous pouvez continuer à vous faire sauter au coin des rues comme des chairs cancéreuses. Votre petit spectacle peut durer encore longtemps, à l’échelle de votre petitesse.

Mais l’histoire nous contemple, ennemis. L’assemblée de tous les vivants et les morts, sous le trône de l’Eternel vous regarde. Pesez bien votre mesquinerie, regardez bien en face votre lâcheté : elle passera comme un feu de paille, et vos puantes existences, comme une chasse d’eau

Par défaut